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意 Yì — du Cœur au propos

9 sept.
11 min de lecture

Première partie — Comment ce qui naît du Cœur prend forme


意 (Yì) est souvent traduit par "intention", "dessein", "visée", "idée", "opinion" … Claude Larre choisit pourtant un mot beaucoup moins attendu : "propos".

Pourquoi ce choix ?

Ces différentes traductions ne se recouvrent d'ailleurs pas exactement. Dans "intention" et "dessein" se dessine l'idée d'une orientation vers quelque chose, d'un mouvement auquel on voudrait donner forme.

La "visée" ajoute celle d'une direction, tandis qu' "idée" et "opinion" semblent déjà appartenir davantage au domaine d'une pensée devenue consciente d'elle-même, déterminée, parfois même fixée.

Le « propos » choisi par Larre (Les mouvements du Cœur) introduit une autre nuance. Le propos est déjà quelque chose qui peut être formulé, mais il suppose en amont ce qui cherche à se dire. Il ne se confond donc pas nécessairement avec l'énoncé qui l'exprime.

Pourquoi alors choisir ce mot pour traduire 意 (Yì) ?

En revenant au caractère lui-même, à 心 (xīn), le Cœur, et à 音 (yīn), mais aussi aux relations que les textes anciens établissent avec 節 (jié), 文 (wén), 言 (yán) et 象 (xiàng), une autre manière d'approcher Yì commence peut-être à apparaître.

Quelque chose naît du Cœur, s'articule au-dehors, devient perceptible, peut être rejoint par la parole — sans pourtant être entièrement contenu par elle.

C'est cette piste que nous allons suivre.


L'idéogramme 意 (yì)

意 (yì) associe graphiquement deux éléments : 音 (yīn) en haut et 心 (xīn) en bas.

Traduire simplement 音 (yīn) par « son » et 心 (xīn) par "cœur" ne nous apprendrait pas grand-chose. Chacun de ces deux caractères possède un champ beaucoup plus riche et leur rencontre pourrait déjà nous renseigner sur la nature particulière du Yì.

音 (yīn) : quand le « sonore » s'articule

Dans le 《說文解字》 (Shuōwén Jiězì), Xu Shen définit ainsi 音 (yīn) :

音,聲也。生於心,有節於外,謂之音。yīn, shēng yě. shēng yú xīn, yǒu jié yú wài, wèi zhī yīn.
« Yīn, c'est le sonore. Il naît du Cœur ; lorsqu'il possède au-dehors 節 (jié), on l'appelle Yīn. »
Le mouvement de la phrase est remarquable. Le sonore 生於心 (shēng yú xīn), « naît du Cœur » ; mais c'est 於外 (yú wài), « au-dehors », qu'apparaît 節 (jié), l'articulation, la mesure, le rythme. C'est alors seulement qu'il reçoit le nom de 音 (yīn).
Faut-il comprendre que ce qui naît du Cœur devient Yīn lorsqu'en allant vers l'extérieur il acquiert une forme articulée, une mesure qui le rend perceptible ? Le texte ne parle pas explicitement de « manifestation », mais le passage de 心 (xīn) au 外 (wài) invite au moins à poser la question

Le terme 節 (jié) mérite ici que l'on s'arrête.

節 désigne l'articulation, la division réglée, le rythme, la mesure. Mais son sens concret nous ramène au nœud du bambou.

L'image est importante : le nœud n'est pas nécessairement ce qui interrompt. Il est aussi ce qui articule une continuité. La tige demeure une, mais elle est scandée par ses nœuds. Quelque chose peut ainsi se poursuivre tout en se différenciant.

Le sonore qui naît du Cœur ne devient donc pas 音 (yīn) par le seul fait de passer au-dehors. Le texte semble poser une autre condition : au-dehors apparaît 節 (jié), l'articulation, la mesure, le rythme. Quelque chose qui naît du Cœur acquiert ainsi, au-dehors, une forme articulée.

Une autre formulation ancienne, dans le 《禮記·樂記》 (Lijì, Yuèjì), semble lui répondre :

聲成文,謂之音。shēng chéng wén, wèi zhī yīn.
« Lorsque le sonore forme un 文 (wén), on l'appelle Yīn.

文 (wén) ne désigne pas ici simplement l'écriture ou le texte. Il porte l'idée de motif, de lignes qui se dessinent, d'une configuration qui devient perceptible.

Les deux formulations sont étonnamment proches.

節 (jié) nous dit quelque chose du processus : le sonore s'articule.

文 (wén) nous dit quelque chose de ce qui apparaît : cette articulation fait émerger un motif.


Il ne s'agit pas encore nécessairement de « signification ». Quelque chose peut présenter des rapports, former une configuration, avant même que nous lui ayons attribué un sens déterminé.

Cette distinction deviendra importante lorsque nous rencontrerons 象 (xiàng).


心 (xīn) : le Cœur qui connaît

Sous 音 (yīn), dans 意 (yì), se trouve 心 (xīn).

Dans ses graphies anciennes, 心 représente d'abord le cœur comme organe. Mais très tôt son champ dépasse largement ce que notre distinction moderne entre « cœur » et « esprit » pourrait laisser penser.

Dans le 《荀子·解蔽》 (Xúnzi, Jiěbì), nous lisons :

心者,形之君也,而神明之主也。xīn zhě, xíng zhī jūn yě, ér shénmíng zhī zhǔ yě.
« Le Cœur est le souverain de la forme corporelle et celui qui préside au 神明 (shénmíng). »

Et le même texte demande :

人何以知道?曰:心。rén hé yi zhī dào? yuē: xīn.
« Par quoi l'homme connaît-il le Dào ? — Par le Cœur. »

Le 《孟子》 (Mèngzi) énonce également :

心之官則思。xīn zhī guān zé sī.
« La fonction du Cœur est de penser. »

Ainsi, avant même d'arriver aux textes médicaux qui associeront explicitement le Cœur et le Shén, 心 (xīn) n'est déjà nullement réduit à l'émotion. Il est impliqué dans la perception, le discernement, la pensée et la capacité d'ordonner.


C'est donc ce 心 (xīn), et non notre « cœur émotionnel », que nous trouvons sous 音 (yīn) dans le caractère 意 (yì).

D'un côté, un Cœur capable de percevoir, de connaître, de discerner et d'ordonner ; de l'autre, quelque chose qui, né de ce Cœur, acquiert avec 音 une articulation et une configuration perceptible.


Nous pouvons maintenant revenir à Yì.

Ce que dit le 《說文解字》 de 意 (yì)

Xu Shen donne :

意,志也。从心察言而知意也。从心从音。yì, zhì yě. cóng xīn chá yán ér zhī yì yě. cóng xīn cóng yīn.
« Yì, c'est Zhì. En examinant ce qui s'énonce, on connaît le Yì. [Le caractère] procède de 心 (xīn) et de 音 (yīn). »

La première affirmation est d'une étonnante simplicité :

意,志也。yì, zhì yě.
« Yì, c'est Zhì. »

Mais Xu Shen poursuit :

察言而知意也。chá yán ér zhī yì yě.
« En examinant ce qui s'énonce, on connaît le Yì. »

Cette phrase introduit un élément essentiel : 言 (yán), la parole, l'énoncé.

Elle ne dit pas que la parole produit le Yì. Elle dit au contraire qu'en observant ce qui est énoncé, on peut connaître le Yì.

Yì doit donc être distingué de son expression.

La parole en manifeste quelque chose, l'articule suffisamment pour que Yì devienne accessible ; mais elle ne l'exprime pas nécessairement tout entier.

Le 《釋名》 (Shìmíng) dira de 言 (yán) :

言,宣也。宣彼此之意也。yán, xuān yě. xuān bǐ cǐ zhī yì yě.
« Yán, c'est rendre manifeste ; rendre manifeste le Yì de ceci et de cela. »

La présence de 彼此 (bi ci), "ceci et cela", "l'un et l'autre", mérite d'être remarquée. Le texte ne présente pas ici Yì comme une « intention » enfermée à l'intérieur d'un individu. Il parle du Yì de ceci et de cela, que 言 (yán) peut rendre manifeste.

Cela élargit déjà la question : Yì peut être ce que la parole permet de saisir de quelque chose, sans pour autant se confondre avec les mots qui l'expriment.


Ce qui ne peut être directement vu

Bien plus tard, 魏校 (Wèi Jiào) revient sur cette difficulté. Le 《康熙字典》 (Kāngxī Zìdin) transmet sous l'entrée 意 (yì) cette formule :

意不可見而象,因言以會意也。yì bù kě jiàn ér xiàng, yīn yán yǐ huì yì yě.

La première proposition est difficile et il serait imprudent de prétendre en résoudre définitivement la syntaxe :

意不可見而象yì bù kě jiàn ér xiàng

Une chose est néanmoins claire :

"意不可見" yì bù kě jiàn

"Le Yì ne peut être vu"

Et pourtant apparaît immédiatement le terme 象 (xiàng).

Nous traduisons souvent xiàng par « image », mais ce mot est ici trop pauvre. 象 (xiàng) peut désigner une figure, une configuration, ce par quoi quelque chose devient perceptible sans nécessairement être déjà découpé et explicité par le langage.

Nous pourrions donc, sans forcer la traduction de Wèi Jiào, retenir cette tension : le Yì n'est pas directement visible, tandis que le xiàng relève déjà d'une configuration susceptible d'apparaître.

La proposition suivante précise un autre versant du processus :

因言以會意也。yīn yán yi huì yì yě.

因 (yīn) signifie prendre appui sur, passer par. 言 (yán) est la parole, ce qui s'énonce. Mais surtout 會 (huì) signifie se rencontrer, se réunir, converger, avant de prendre le sens plus abstrait de "comprendre".

Traduire simplement 會意 (huì yì) par "comprendre le Yì" ferait disparaître une partie de ce mouvement.

Nous pourrions entendre :

« C'est en prenant appui sur la parole que l'on converge vers le Yì. »

La parole ne crée donc pas Yì. Elle constitue une articulation à partir de laquelle quelque chose de Yì peut être rejoint.


象 (xiàng) : la configuration n'est pas encore le propos

C'est ici que la distinction entre 象 (xiàng) et 言 (yán) devient particulièrement féconde.

Xiàng peut être pensé comme une configuration : quelque chose possède déjà des rapports, une certaine forme perceptible, sans que cette totalité soit nécessairement signifiée par la parole.

Ce n'est donc pas de l'indifférencié.

Il y a déjà un motif, une disposition, peut-être même une orientation. Mais cette configuration n'est pas encore entièrement découpée en significations déterminées.

言 (yán) intervient autrement. La parole énonce. En énonçant, elle articule, distingue, sélectionne, détermine.

Elle permet ainsi à quelque chose de cette configuration de prendre forme dans le dicible.

Mais en prenant forme, quelque chose se détermine nécessairement. Et déterminer, c'est aussi ne pas retenir simultanément toutes les possibilités de la configuration première.

Yì peut ainsi devenir saisissable, devenir "propos", sans que le propos puisse contenir la totalité de ce dont il procède.

Cette distinction permet peut-être de mieux comprendre une formule beaucoup plus ancienne du 《周易·繫辭》 (Zhōuyì, Xìcí) :

書不盡言,言不盡意。shū bù jìn yán, yán bù jìn yì.
« L'écrit n'épuise pas la parole ; la parole n'épuise pas le Yì. »

Si la parole permet d'atteindre Yì, pourquoi ne l'épuise-t-elle pas ?

Peut-être précisément parce que ce qu'elle énonce est une détermination. Elle fait apparaître du sens, mais toute formulation laisse nécessairement hors d'elle une partie de la configuration dont ce sens procède.

Et le Xìcí poursuit :

聖人立象以盡意。shèngrén lì xiàng yi jìn yì.
« Les Sages établissent les xiàng afin d'aller jusqu'au bout du Yì. »

Cette phrase devient alors particulièrement éclairante.

Lorsque 言 (yán) ne suffit plus à épuiser Yì, le texte ne demande pas davantage de paroles : il revient à 象 (xiàng).

Pourquoi ?

Peut-être parce que le xiàng conserve quelque chose de la configuration globale que la détermination par la parole ne peut entièrement maintenir.

La parole énonce et, ce faisant, précise.

Le xiàng configure sans nécessairement réduire immédiatement cette configuration à une signification unique.

Yì semble se tenir dans cet espace singulier : il prend forme et devient saisissable, mais la forme qu'il prend dans la parole n'est jamais nécessairement la totalité de la configuration qui pouvait le porter.


De 節 (jié) à 象 (xiàng) : l'articulation sans rupture

Nous retrouvons alors le 節 (jié) rencontré au cours de notre étude de la Vésicule Biliaire 膽 (Dan), et plus haut à propos de 心 (xīn).

Quelque chose naît du Cœur et acquiert au-dehors des articulations.

L'image ancienne du nœud du bambou devient ici particulièrement belle : articuler n'est pas nécessairement rompre. Le nœud introduit une distinction, une scansion, une possibilité d'articulation, tout en maintenant une continuité.

Et 文 (wén) apparaît lorsque ces articulations forment un motif.

Nous pouvons dès lors entrevoir un même problème parcourant ces différents textes : comment ce qui n'est pas immédiatement saisissable devient-il suffisamment articulé pour apparaître sans perdre entièrement ce qu'il portait avant cette détermination ?

Yì ne serait alors ni simplement une « intention », ni une pensée déjà achevée, ni une représentation.

Il serait peut-être ce moment où, au sein d'une configuration plus vaste, quelque chose devient suffisamment articulé pour prendre sens, être reconnu, devenir propos — tout en conservant derrière ce qui est énoncé une part que l'énoncé ne saurait épuiser.

Le choix de Claude Larre de traduire 意 (yì) par "propos"  commence alors à prendre une profondeur particulière.

Le propos n'est pas seulement ce qui est dit. Il est aussi ce qui se propose dans ce qui est dit, ce vers quoi la parole permet de converger sans jamais nécessairement le contenir tout entier.

Et peut-être est-ce précisément pour cela que Yì pourra occuper, dans la pensée médicale, une position si particulière.


意 (Yì) et 志 (Zhì) : une longue proximité

Avant d'aborder la place particulière que la pensée médicale va donner à 意 (yì), il nous faut revenir un instant sur sa relation avec 志 (zhì).

La distinction qui nous est aujourd'hui familière — Yì associé à la Rate, Zhì au Rein — ne doit pas nous faire oublier que les deux termes ont longtemps occupé des champs sémantiques extrêmement proches.

Dans les couches anciennes de la littérature chinoise, 志 (zhì) est solidement attesté. On le rencontre notamment dans le 《尚書》 (Shàngshū) et le 《詩經》 (Shījīng), où il peut exprimer une orientation, une aspiration, un dessein ou une intention, parfois aussi dans un contexte moral ou politique.

意 (yì) y apparaît de manière beaucoup plus discrète. Il devient en revanche nettement plus présent à l'époque des Royaumes combattants, où il apparaît dans des réflexions de plus en plus élaborées autour de 心 (xīn), le Cœur, 言 (yán), la parole ou l'énoncé, 象 (xiàng), la figure ou la configuration, mais aussi autour des questions de connaissance et d'expression.

Cette présence croissante de Yì ne conduit pourtant pas à une séparation lexicale simple entre les deux termes.

Le 《說文解字》 (Shuōwén Jiězì), achevé par Xu Shen 許慎 vers 100 apr. J.-C., témoigne encore très clairement de cette proximité puisqu'il définit 意 (yì) par 志 (zhì) :

意,志也。yì, zhì yě.
« Yì, c'est Zhì. »

Nous avons vu précédemment que la suite de cette définition apporte cependant à Yì des déterminations particulières, notamment dans sa relation avec 心 (xīn), 音 (yīn) et 言 (yán). Il n'est donc pas nécessaire d'y revenir ici.

Ce qui importe maintenant est de constater que la proximité entre les deux termes demeure longtemps perceptible dans la tradition lexicographique et exégétique.

Le 《廣韻》 (Guangyùn), compilé en 1008, définit encore 志 (zhì) par :

志:意慕也。zhì: yì mù yě
" Zhì : ce vers quoi se porte le Yì" ou "Zhì : le Yì qui aspire vers quelque chose"

Formule que nous avions déjà rencontrée dans notre étude de Zhì.

D'autres commentaires anciens témoignent de la même proximité. À propos du 《儀禮·大射儀》 (Yí li, Dàshèyí), nous trouvons ainsi :

志者,意所擬度也。zhì zhě, yì suo ni duó yě :
Si 擬 (ni) : prend le sens d'envisager, projeter, se proposer, prendre pour visée et 度 (duó) — ici lu duó plutôt que dù — celui d'estimer, évaluer, considérer, délibérer. alors on peut traduire par
"Zhì, c'est ce que le Yì envisage et se propose".

Ici encore, c'est à partir de 意 (yì) que 志 (zhì) est explicité.

Ces occurrences ne signifient évidemment pas que les deux termes seraient partout interchangeables. Elles montrent plutôt combien leur proximité demeure durable : Yì et Zhì peuvent être distingués dans leurs emplois tout en continuant à se définir et à s'éclairer l'un par l'autre.

Il serait donc trop simple d'imaginer qu'à partir d'une ancienne proximité de sens, Yì et Zhì se seraient progressivement éloignés jusqu'à constituer deux notions nettement distinctes. Les textes montrent au contraire que leur proximité sémantique persiste, tandis que se précisent, selon les contextes, différentes manières de les distinguer.

C'est précisément ce qui rend leur devenir dans la pensée médicale particulièrement intéressant.


Avec les textes médicaux, quelque chose change En effet, Yì et Zhì ne sont plus seulement considérés pour eux-mêmes : ils prennent place dans un ensemble où ils entrent en relation avec 神 (shén), 魂 (hún) et 魄 (pò), tout en étant associés à des physiologies différentes.

Peut-être est-ce précisément leur inscription dans cet ensemble qui rend leur différence plus nettement perceptible.

Non que Yì et Zhì changent soudainement de sens, mais leurs positions respectives, leurs relations avec les autres instances et les fonctions organiques auxquelles ils sont associés font émerger des modalités différentes au sein de ce qui pouvait jusque-là être exprimé par des termes très proches.

Il nous faut donc maintenant quitter un instant l'histoire des mots pour regarder ce que les textes médicaux font de ces deux notions lorsqu'ils les inscrivent dans un ensemble plus vaste.

C'est peut-être là que leur différence commence véritablement à prendre forme


C'est cette différenciation que nous suivrons dans la deuxième partie, en entrant cette fois dans les textes médicaux.

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