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意 Yi — Deuxième partie : de la Rate à 營 (Ying)

22 sept.
9 min de lecture



Que signifie réellement « Ying est la demeure de Yi » ?


Dans la première partie de cette recherche, nous avions laissé 意 (Yi) et 志 (Zhi) dans une étrange proximité. Les dictionnaires anciens continuaient à les définir l'un par l'autre, alors que les textes médicaux allaient leur donner des places différentes.

Comment en sont-ils venus à recevoir des fonctions distinctes et des demeures organiques différentes ?

C'est en entrant dans le 《本神》 (Benshen), « Racine du Shen », chapitre VIII du 《靈樞》 (Lingshu), qu'une première réponse commence à apparaître. Mais le texte va surtout nous conduire vers une formule beaucoup moins simple qu'elle n'en a l'air :

脾藏營,營舍意。pi cang ying, ying she yi.« La Rate garde Ying ; Ying est la demeure de Yi. »

Que signifie exactement cette « demeure » ? Et surtout, qu'est-ce que ce 營 (Ying) que nous traduisons si spontanément par « nutritif » ?


Le Huangdi Neijing auquel appartient le Lingshu ne doit pas être considéré comme un livre écrit à une date précise par un auteur unique. Il s'agit d'un corpus composite, constitué de matériaux appartenant à différentes périodes et ayant connu un long processus de transmission et de réorganisation.

Cette prudence est importante : il ne s'agit donc pas de chercher dans le Benshen le moment précis où Yi et Zhi auraient été définitivement séparés, mais d'observer la manière dont le texte les met en relation et commence à les distinguer.

Le Benshen commence d'ailleurs d'une manière assez différente de la classification des « cinq instances » telle qu'elle nous est aujourd'hui familière. Avant de les associer aux organes, il définit certaines d'entre elles par les relations qu'elles entretiennent :

兩精相搏謂之神,隨神往來者謂之魂,並精而出入者謂之魄。liang jing xiang bo wei zhi shen, sui shen wanglai zhe wei zhi hun, bing jing er churu zhe wei zhi po.« Lorsque les deux 精 (Jing) se rencontrent, cela est appelé 神 (Shen) ; ce qui va et vient en suivant le Shen est appelé 魂 (Hun) ; ce qui entre et sort conjointement avec le Jing est appelé 魄 (Po). »

Nous avons déjà rencontré cette phrase dans notre étude sur les hiérarchies internes du Shen et dans celle consacrée à Jie, le nœud.

Ce qui nous intéresse ici est ce qui vient immédiatement après.

Le texte semble changer de registre. Après 神 (Shen), 魂 (Hun) et 魄 (Po) apparaît 心 (Xin), le Cœur :

所以任物者謂之心。suo yi ren wu zhe wei zhi xin.« Ce par quoi les wu peuvent être pris en charge est appelé Cœur. »

Attardons-nous un instant sur cette phrase :

  • 所以 (suoyi) ne signifie pas ici notre moderne « c'est pourquoi ». La construction désigne plutôt « ce par quoi », « ce au moyen de quoi ».

  • Le verbe 任 (ren) signifie porter, supporter, assumer, prendre en charge. Il dit davantage qu'une simple réception ou perception : ce qui se présente peut être porté, assumé, pris en charge.

  • Quant à 物 (wu), le réduire à notre mot « objet » ferait perdre une grande partie de sa résonance. On le retrouve notamment dans l'expression 萬物 (wanwu), les « dix mille êtres », qui désigne la multiplicité des êtres et des phénomènes et demeure employée en chinois moderne. Le texte ne dit pas ici 萬物 (wanwu), mais simplement 物 (wu) ; dans ce contexte ancien, il serait cependant réducteur d'y voir notre « objet » moderne placé face à un sujet qui le percevrait.

Le Cœur apparaît donc ici comme ce qui prend en charge ce qui se présente à lui.

C'est seulement alors que le texte introduit 意 (Yi) puis 志 (Zhi) :

心有所憶謂之意,意之所存謂之志。xin you suo yi wei zhi yi, yi zhi suo cun wei zhi zhi.« Lorsque le Cœur a ce qu'il retient ou se remémore, cela est appelé Yi ; ce que le Yi conserve est appelé Zhi. »

La succession de ces phrases devient alors particulièrement intéressante.

Nous avions d'abord 物 (wu), ce avec quoi le Cœur entre en rapport et qu'il peut 任 (ren), prendre en charge.

Puis, parmi cette multiplicité, quelque chose est :

  • 憶 (yi) : retenu, rappelé, gardé en mémoire. C'est ce que le texte appelle 意 (Yi).

Enfin, de ce Yi, quelque chose :

  • 存 (cun) : demeure, subsiste, se conserve.

C'est ce qui est appelé 志 (Zhi).

Yi et Zhi apparaissent ainsi moins comme deux facultés posées côte à côte que comme deux moments que le texte distingue au sein d'une succession d'opérations : 任 (ren), 憶 (yi), puis 存 (cun).

Avec 憶 (yi), quelque chose parmi ce que le Cœur prend en charge est retenu. Avec 存 (cun), une autre modalité apparaît : quelque chose de ce Yi demeure, se conserve et se maintient.

Nous retrouvons ainsi, au cœur même d'un texte médical, cette proximité entre Yi et Zhi que l'histoire des mots nous avait déjà révélée. Mais les verbes employés commencent simultanément à faire apparaître ce qui peut les différencier.

Un point ressort surtout pour notre recherche : Yi apparaît à l'intérieur d'un processus déjà engagé. Il n'en est ni l'origine ni l'aboutissement.


Une demeure physiologique

Quelques lignes plus loin, le texte reprend ces différentes modalités et les inscrit dans des conditions physiologiques particulières :

肝藏血,血舍魂。gan cang xue, xue she hun.« Le Foie conserve le Sang ; le Sang est la demeure de Hun. »
脾藏營,營舍意。pi cang ying, ying she yi.« La Rate conserve Ying ; Ying est la demeure de Yi. »
心藏脈,脈舍神。xin cang mai, mai she shen.« Le Cœur conserve les vaisseaux ; les vaisseaux sont la demeure de Shen. »
肺藏氣,氣舍魄。fei cang qi, qi she po.« Le Poumon conserve le Qi ; le Qi est la demeure de Po. »
腎藏精,精舍志。shen cang jing, jing she zhi.« Le Rein conserve le Jing ; le Jing est la demeure de Zhi. »

Le texte ne dit pas simplement que Hun « est dans le Foie », Yi « dans la Rate » ou Zhi « dans le Rein ». Entre chacun des 藏 (Zang) et chacune de ces modalités, il introduit quelque chose : 血 (Xue), le Sang ; 營 (Ying) ; 脈 (Mai), les vaisseaux ; 氣 (Qi), le Souffle ; 精 (Jing), l'Essence.

Pour Yi, nous avons donc précisément :

脾 — 藏 — 營 — 舍 — 意pi — cang — ying — she — yi

La Rate 藏 (cang) Ying ; Ying 舍 (she) Yi.

Et ces deux verbes méritent déjà de nous arrêter.

  • 藏 (cang) possède les sens de cacher, conserver, garder à l'intérieur, mettre en réserve. Sa traduction très habituelle par « thésauriser » est expressive, mais elle constitue déjà un choix : elle accentue l'idée de mise en réserve et de conservation précieuse.

  • 舍 (she) nous conduit, lui aussi, vers une représentation très concrète : la demeure, le logis, le lieu où l'on s'arrête et séjourne.


Mais que vient faire, entre les deux, 營 (Ying) ?

營 Ying : une traduction qui pose question

Dans le vocabulaire médical, 營 (Ying) nous est familier. Nous le retrouvons notamment dans 營氣 (Yingqi), généralement traduit par « Qi nutritif », « souffle nutritif » ou « énergie nourricière ».

On pourrait donc être tenté de comprendre immédiatement 脾藏營,營舍意 comme signifiant que la Rate garde en elle un Ying « nutritif », dans lequel Yi trouve sa demeure.

Mais si nous analysons l'idéogramme de plus près, le Shuowen Jiezi donne :

營:市居也。从宮,熒省聲。ying: shi ju ye. cong gong, ying sheng sheng.« Ying : lieu habité, lieu où l'on demeure. Formé à partir de 宮 (gong), avec 熒 (ying) abrégé comme élément phonétique. »

Duan Yucai considère 市 (shi) comme une corruption du texte et propose de lire 帀 (za), forme ancienne de 匝 (za), « entourer, faire le tour ».

Il explique alors :

帀居謂圍繞而居。za ju wei weirao er ju.« Demeurer tout autour : habiter en entourant [un lieu]. »

Nous sommes déjà assez loin de notre « nutritif ».

Une autre définition ancienne, conservée par le Kangxi Zidian d'après le Yunhui, rend la question encore plus intéressante :

東西爲經,周迴爲營。dongxi wei jing, zhouhui wei ying.« L'est-ouest constitue le 經 (jing) ; ce qui fait le tour, ce qui revient en circuit, constitue le 營 (ying). »

周迴 (zhouhui) indique le fait de faire le tour, de tourner autour, de revenir. L'idée d'une circulation n'est donc pas absente : quelque chose parcourt un circuit et revient. Mais le terme ne désigne pas encore, à lui seul, la « circulation » au sens physiologique que prendra cette notion dans les textes médicaux.

Ce qui apparaît ici est d'abord une représentation très concrète : demeurer autour, entourer, faire le tour, revenir en circuit.

Rien de tout cela ne signifie directement « nourrir ».

De la « nutrition » à la « reconstitution nutritive profonde »

Faut-il pour autant abandonner la traduction médicale de Ying par « nutritif » ? Non. Mais peut-être faut-il cesser de la prendre pour une définition du caractère.

Claude Larre et Rochat de la Vallée offrent ici une piste intéressante.

Dans leur commentaire du Benshen, ils emploient notamment l'expression « reconstitution nutritive profonde ». Leur approche ne cherche pas à proposer une nouvelle étymologie de 營 (Ying) ; elle tente plutôt de cerner Ying à partir de ce que les textes médicaux disent de sa fonction.

À propos de la Rate, ils écrivent que lorsqu'elle ne peut plus correctement répartir la vitalité, l'entretenir et la renouveler, les quatre membres sont affaiblis et « le propos est devenu impotent ».

« Le propos » est ici leur traduction de 意 (Yi).

Il ne faut certainement pas comprendre ce « propos » dans son acception française ordinaire, pas davantage que leur traduction de 志 (Zhi) par « vouloir » ne réduit Zhi au simple fait de vouloir quelque chose.

Ce sont des choix terminologiques destinés à approcher des notions dont le champ excède largement celui des mots français retenus.

Ce qui nous intéresse ici est donc la lecture qu'ils proposent de cette relation entre la Rate, Ying et Yi. La « reconstitution nutritive profonde » dépasse chez eux l'idée d'un simple apport de nourriture : elle renvoie à ce qui entretient et renouvelle la vitalité.


Cette lecture ne nous donne pas pour autant une définition de 營 (Ying). Mais elle permet de mieux comprendre pourquoi sa traduction par le seul terme « nutritif » ne suffit peut-être pas à rendre tout ce que le texte met en jeu lorsqu'il écrit :

脾藏營,營舍意。pi cang ying, ying she yi.« La Rate garde Ying ; Ying est la demeure de Yi. »

Garder, demeurer, entourer

Revenons une dernière fois à la phrase :

脾藏營,營舍意。pi cang ying, ying she yi.« La Rate garde Ying ; Ying est la demeure de Yi. »

Le rapprochement des termes est troublant.

藏 (cang) nous parle de ce qui est conservé, gardé à l'intérieur.

舍 (she) nous parle d'un lieu où quelque chose demeure.

Et entre les deux se trouve précisément 營 (Ying), dont les anciennes définitions nous ont conduits vers 居 (ju), demeurer, 匝 (za), entourer ou faire le tour, et 周迴 (zhouhui), tourner autour, revenir en circuit.

Faut-il voir là davantage qu'une rencontre de vocabulaire ?

Nous ne pouvons pas l'affirmer. Rien ne permet de dire que l'auteur du Benshen construit consciemment cette phrase à partir de l'histoire lexicale du caractère 營.

Mais nous pouvons au moins poser la question : le choix de 營 (Ying) conserve-t-il quelque chose de cette représentation spatiale ?


Une image peut alors se dessiner : celle d'un espace enveloppé, de quelque chose qui demeure tandis qu'un mouvement l'entoure. Mais elle doit rester une image et une hypothèse de recherche. Le texte ne nous en donne pas la définition.

Il nous dit seulement — et c'est déjà beaucoup :

脾藏營,營舍意。pi cang ying, ying she yi.« La Rate garde Ying ; Ying est la demeure de Yi. »

Nous étions partis à la recherche de 意 (Yi). Nous avons rencontré, entre Yi et la Rate, 營 (Ying).

Ce détour par Ying n'était donc pas une digression. Si nous cherchons à comprendre ce que devient Yi dans les textes médicaux, nous ne pouvons pas seulement constater qu'il est désormais distingué de Zhi et associé à la Rate.

Le Benshen nous indique plus précisément les conditions dans lesquelles chacun demeure : le Jing est la demeure de Zhi ; Ying est la demeure de Yi.

La différence entre Yi et Zhi n'est donc plus seulement celle que nous avions observée dans les opérations du Cœur — ce qui est retenu, puis ce qui demeure. Elle s'inscrit désormais dans deux conditions physiologiques différentes : 精 (Jing) pour Zhi, 營 (Ying) pour Yi.

Comprendre Yi oblige donc à se demander ce que signifie pour lui « demeurer dans Ying ».


Conclusion

Nous étions partis à la recherche de Yi, et c'est Yi qui doit rester notre fil. Le détour par Ying nous a montré que sa demeure n'est pas une simple localisation dans la Rate : le texte interpose entre les deux une condition physiologique particulière, Ying.

Reste alors à regarder la relation dans l'autre sens : que peut nous apprendre la Rate elle-même sur le Yi qui demeure dans ce Ying qu'elle garde ?

D'autant que le Benshen ne nous dit pas seulement où Yi trouve sa demeure. Il nous dit aussi dans quelles circonstances il peut être blessé.

Ce sera le point de départ de la troisième partie.




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