意 Yi — Troisième partie.
La Rate, les transformations et la demeure de Yi

La Rate et ce qu'elle conserve
Nous avons terminé notre précédente étude sur une phrase du Benshen, huitième chapitre du Lingshu :
脾藏營,營舍意。
Pi cang Ying, Ying she Yi.
« La Rate conserve Ying ; Ying est la demeure de Yi. »
Nous avions cherché à comprendre ce Ying (營), généralement traduit par « nutritif », sans le réduire à cette seule signification. Mais pourquoi le Benshen le place-t-il précisément entre la Rate et Yi ?
La construction du passage mérite d'être rappelée. Le texte ne dit pas seulement que la Rate conserve Ying. Il établit une série de relations entre les cinq zang (臟, ensembles organiques et fonctionnels)[1], ce qu'ils conservent et ce qui y trouve demeure :
肝藏血,血舍魂。
Gan cang xue, xue she Hun.
« Le Foie conserve le Sang ; le Sang loge Hun. »
心藏脈,脈舍神。
Xin cang mai, mai she Shen.
« Le Cœur conserve les vaisseaux ; les vaisseaux logent Shen. »
脾藏營,營舍意。
Pi cang Ying, Ying she Yi.
« La Rate conserve Ying ; Ying loge Yi. »
肺藏氣,氣舍魄。
Fei cang qi, qi she Po.
« Le Poumon conserve le Qi ; le Qi loge Po. »
腎藏精,精舍志。
Shen cang jing, jing she Zhi.
« Le Rein conserve l'Essence ; l'Essence loge Zhi. »
La même construction revient cinq fois, mais les termes conservés sont différents : Sang (血, xue), vaisseaux (脈, mai), Ying (營), Qi (氣, souffle ou activité vitale selon le contexte) et Essence (精, jing).
Le Sang, les vaisseaux, le Qi et l'Essence occupent une place fondamentale dans la physiologie chinoise. Or, dans cette énumération, Ying apparaît au même niveau qu'eux : c'est ce que la Rate conserve et ce qui offre demeure à Yi. Cette place particulière ne nous dit pas encore ce qu'est Ying, mais elle donne toute son importance à la question que nous cherchons à éclaircir.
Deux verbes organisent cette série. 藏 (cang) évoque l'action de conserver, de préserver, de tenir en réserve ou à l'abri. 舍 (she) désigne ici le fait de loger, d'offrir une demeure.
Conserver et loger ne sont pas des opérations identiques. Et le texte ne dit pas que la Rate conserve directement Yi : elle conserve Ying, qui loge Yi.
Pour avancer, il nous faut donc examiner la Rate elle-même, non en dressant une nouvelle liste de ses fonctions, mais en considérant sa manière d'agir.
La Rate, le centre et les transformations
La Rate appartient à la Terre. Dans le Suwen, (chapitre XXIX, Taiyin Yangming Lun (太陰陽明論), nous lisons :
脾者土也,治中央,常以四時長四藏,各十八日寄治,不得獨主於時也。
Pi zhe tu ye, zhi zhong yang, chang yi si shi zhang si zang, ge shi ba ri ji zhi, bu de du zhu yu shi ye.
« La Rate est Terre ; elle exerce sa fonction au centre. Régulièrement, au cours des quatre saisons, elle contribue à la croissance des quatre autres zang, exerçant temporairement cette fonction pendant dix-huit jours à chacune d'elles. Elle ne gouverne donc pas exclusivement une saison. »
Ce passage ne décrit pas seulement une position. Il associe le centre à une activité qui concerne les quatre autres zang et se poursuit à travers les saisons.
Le verbe 長 (zhang), « faire croître, entretenir », précise la nature de cette intervention : la Rate contribue à l'entretien des quatre autres zang. Cette activité s'exerce régulièrement, 常 (chang), au cours des quatre saisons, à raison de dix-huit jours pour chacune d'elles.
La Rate ne gouverne donc pas une saison qui lui serait exclusivement réservée ; elle intervient au sein de chacune des quatre.
Cette particularité donne à sa position centrale une portée qui dépasse la simple localisation. La continuité de son activité se manifeste à travers des interventions successives, dans des conditions qui changent avec les saisons.
Le centre n'est donc pas seulement un lieu. Il prend sens par rapport aux différentes directions, au haut et au bas, et aux fonctions qui s'y déploient. La Rate participe ainsi à l'entretien des relations entre les différents zang.
Il ne s'agit pas pour autant de déduire cette activité d'un schéma géométrique des cinq mouvements : nous partons ici des termes du Suwen.
Dans son activité physiologique, la Rate reçoit, transforme et participe à la distribution de ce qui nourrit l'organisme. Nous connaissons ces fonctions. Ce qui nous intéresse maintenant est leur articulation, souvent désignée par 運化 (yun hua), « transport et transformation » : 運 (yun) évoque l'acheminement, la mise en mouvement ; 化 (hua), la transformation.
La transformation ne consiste pas simplement à déplacer quelque chose d'un lieu à un autre. Elle suppose une modification de ce qui est reçu. Mais cette transformation ne peut être isolée des opérations qui permettent à ses produits d'être transmis et utilisés.
La Rate accomplit ces opérations dans sa propre activité physiologique. Sa position centrale nous conduit cependant à envisager une portée plus large de cette activité.
Peut-on rapprocher l'entretien des quatre autres zang, décrit dans le Suwen, de 運化 (yun hua), le transport et la transformation qui caractérisent la physiologie de la Rate ? Ce serait alors à travers sa manière propre de transformer et d'acheminer qu'elle participerait au maintien des fonctions des autres zang.
Le texte cité ne précise pas ce mécanisme. Mais ce rapprochement permet de poser une question : comment une activité peut-elle conserver sa continuité tout en intervenant dans des transformations qui se renouvellent ?
La continuité n'est pas nécessairement l'immobilité ; la transformation ne signifie pas que tout ce qui précède disparaît.
C'est une question que nous retrouvons, sous une autre forme, dans la description du fonctionnement de Yi.
Yi, Zhi et Si : maintenir et changer
Au début du Benshen, une succession d'opérations est décrite :
心有所憶謂之意,意之所存謂之志,因志而存變謂之思。
Xin you suo yi wei zhi Yi, Yi zhi suo cun wei zhi Zhi, yin Zhi er cun bian wei zhi Si.
« Lorsque le Cœur a quelque chose qu'il se remémore, cela est appelé Yi ; ce que Yi maintient présent est appelé Zhi ; à partir de Zhi, maintenir et considérer les changements est appelé Si. »
Cette traduction reste provisoire, particulièrement dans la dernière proposition.
Nous retrouvons 意 (Yi, orientation ou propos issu du Cœur), que nous avons étudié dans la première partie de notre recherche. Mais le texte nous invite maintenant à regarder ce qui se poursuit à partir de lui.
Dans 意之所存謂之志, Yi est associé au caractère 存 (cun). Celui-ci peut exprimer l'idée de maintenir, de retenir, de garder présent ou de faire subsister quelque chose.
Il ne se confond pas exactement avec 藏 (cang), que nous avons rencontré dans la formule « La Rate conserve Ying ». Cang évoque ici la préservation et la mise en réserve ; cun nous conduit davantage vers ce qui se maintient ou demeure présent.
Ce que Yi maintient ainsi est appelé 志 (Zhi, orientation durable ou détermination, selon le contexte).
Puis le texte reprend Zhi :
因志而存變謂之思。
Yin Zhi er cun bian wei zhi Si.
"à partir de Zhi, maintenir et considérer les changements est appelé Si".
Nous rencontrons une seconde fois 存 (cun), cette fois associé à 變 (bian), le changement, dans la proposition qui conduit à 思 (Si).
思 (Si), que nous traduisons ici provisoirement par « réflexion », désigne une activité de la pensée : penser, réfléchir, considérer. Le caractère ne doit pas être réduit d'emblée à une rumination ou à une pensée pathologique.
Dans cette succession du Benshen, Si apparaît à partir de Zhi, dans une proposition où interviennent le maintien, 存 (cun), et le changement, 變 (bian).
Cette association est particulièrement intéressante, mais sa construction demande de la prudence. Nous ne pouvons pas simplement traduire 存變 (cun bian) comme si les deux caractères formaient une expression dont le sens serait définitivement établi.
Ce que nous pouvons constater, en revanche, c'est la continuité de la formulation : Yi est associé à cun, Zhi apparaît, puis Zhi est repris dans une proposition où cun rencontre bian et où apparaît Si, la réflexion.
Le texte décrit donc une succession d'opérations. Rien, à ce stade, ne permet de considérer Si comme pathologique.
Il serait également prématuré d'identifier directement ce changement, bian, à la transformation, hua, que nous rencontrons dans les fonctions de la Rate. Les deux notions peuvent être rapprochées, mais elles ne sont pas synonymes.
La présence de bian nous invite néanmoins à réfléchir à la relation entre ce qui se maintient et ce qui change. Demeurer présent ne signifie pas nécessairement rester immobile.
C'est en regardant ce qui vient entraver certaines activités que cette question prend un autre relief.
Chou-you : lorsque le Qi ne peut plus poursuivre son cours
Le Benshen décrit, dans une autre séquence, plusieurs situations qui affectent le fonctionnement du Qi.
Nous y rencontrons :
愁憂者,氣閉塞而不行。
Chou you zhe, qi bi se er bu xing.
« Dans chou-you, le Qi se ferme, s'obstrue et ne poursuit plus son cours. »
愁憂 (chou-you) associe deux caractères dont le champ de signification touche à l'affliction, à la préoccupation et au souci. Mais il serait réducteur de les enfermer immédiatement dans une catégorie psychologique actuelle.
Le texte nous renseigne ici sur ce qui se produit dans le Qi.
閉塞 (bi se) exprime la fermeture et l'obstruction. 不行 (bu xing) indique que le Qi ne poursuit plus son cours.
Ce passage ne nomme pas la Rate. Il ne dit pas non plus que Yi est blessé.
Il décrit un état dans lequel le mouvement du Qi se trouve empêché.
Cette précision est essentielle, car chou-you réapparaît plus loin, cette fois dans la série des atteintes propres aux zang.
Lorsque Yi est blessé
Le Benshen énonce :
脾愁憂而不解則傷意,意傷則悗亂,四肢不舉。
Pi chou you er bu jie ze shang Yi, Yi shang ze men luan, si zhi bu ju.
« Lorsque, pour la Rate, chou-you ne se dénoue pas, alors Yi est blessé. Lorsque Yi est blessé survient men-luan ; les quatre membres ne peuvent plus se soulever. »
Nous retrouvons chou-you, mais dans une formulation différente.
Cette fois, la Rate est nommée. Et surtout, le texte introduit une condition : 不解 (bu jie), « ne pas se dénouer ».
Il ne dit donc pas simplement que chou-you blesse Yi. Il précise que la blessure intervient lorsque chou-you ne se dénoue pas.
Nous pouvons rapprocher cette formulation de la précédente, dans laquelle le Qi se ferme et ne poursuit plus son cours. Mais 不行 (bu xing), « ne pas poursuivre son cours », et 不解 (bu jie), « ne pas se dénouer », ne sont pas des expressions équivalentes.
L'une décrit l'arrêt ou l'empêchement d'un mouvement ; l'autre introduit l'impossibilité d'une résolution.
Le rapprochement des deux passages est éclairant, sans nous autoriser à construire entre eux une succession causale que le texte ne formule pas.
La blessure de Yi est ensuite associée à 悗亂 (men-luan).
悗 (men) présente un champ de significations difficile à réduire à un seul mot français : trouble, malaise, perplexité ou état d'obscurcissement selon les interprétations. 亂 (luan) introduit le désordre.
Le texte poursuit avec les quatre membres qui ne peuvent plus se soulever.
Il serait tentant de traduire l'ensemble comme un simple trouble de la pensée entraînant une incapacité corporelle. Mais cette explication serait trop rapide. Le texte distingue les expressions, tout en les plaçant dans une même description de la blessure de Yi.
Nous rencontrons ici quelque chose d'important : l'atteinte de Yi n'est pas décrite uniquement dans ce que nous appellerions aujourd'hui le domaine psychique. Elle s'accompagne également d'une manifestation corporelle.
Il faut cependant distinguer cette description d'un autre passage du Benshen :
脾氣虛則四肢不用,五藏不安。
Pi qi xu ze si zhi bu yong, wu zang bu an.
« Lorsque le Qi de la Rate est déficient, les quatre membres ne peuvent plus être utilisés et les cinq zang sont sans repos. »
Les membres sont mentionnés dans les deux passages. Mais l'un parle d'une blessure de Yi, l'autre d'un vide du Qi de la Rate.
Cette différence ne doit pas disparaître sous une explication générale du fonctionnement de la Rate.
Si et les différents registres de la pensée
La difficulté que nous rencontrons avec chou-you apparaît également, sous une autre forme, avec Si (思), la réflexion.
Nous avons vu que le Benshen introduit Si dans une succession d'opérations où interviennent Yi, Zhi, le maintien et le changement.
Mais le Suwen, au chapitre V, Yinyang Yingxiang Dalun (陰陽應象大論), formule une correspondance différente :
在志為思,思傷脾。
Zai zhi wei Si, Si shang Pi.
« Dans le registre des zhi[2], c'est Si (la réflexion) ; Si blesse la Rate. »
Nous ne sommes plus dans la même construction textuelle.
Le Benshen décrit une succession d'opérations. Le Suwen inscrit Si dans une série de correspondances et lui attribue une capacité de blesser la Rate.
Un rapprochement mérite cependant d'être relevé : dans les deux textes, 思 (Si) est associé à 志 (Zhi), mais cette proximité apparaît dans deux constructions différentes.
Le caractère 思 est le même, mais cela ne suffit pas à établir que les deux passages parlent exactement de la même situation.
La formule « dans le registre des zhi » pose elle-même une difficulté. Nous ne pouvons pas supposer sans examen que 志 (zhi), employé dans cette classification, correspond exactement au Zhi de la succession Yi, Zhi et Si dans le Benshen.
Il serait trompeur de comprendre cette formule comme si toute activité de réflexion blessait la Rate. Le Suwen présente ici Si dans une série de correspondances et d'atteintes possibles, tandis que le Benshen le fait apparaître dans une succession d'opérations de la pensée.
Il serait tout aussi imprudent de résoudre cette différence en affirmant simplement qu'un Si normal devient pathologique lorsqu'il est excessif. Cette explication peut paraître séduisante, mais ce n'est pas ce que dit explicitement la phrase. Elle ne précise pas dans quelles conditions Si devient une entrave.
Un troisième passage, dans le Suwen, chapitre XXXIX, Jutong Lun (舉痛論), nous intéresse particulièrement :
思則心有所存,神有所歸,正氣留而不行,故氣結矣。
Si ze xin you suo cun, Shen you suo gui, zheng qi liu er bu xing, gu qi jie yi.
« Avec Si (la réflexion), le Cœur maintient quelque chose présent, le Shen a ce vers quoi revenir ; le Qi correct s'attarde et ne poursuit plus son cours. C'est pourquoi le Qi se noue. »
Nous retrouvons 存 (cun), cette idée de maintien ou de présence que nous avions rencontrée dans la succession Yi, Zhi et Si. Mais ici, le texte introduit également 留 (liu), rester ou s'attarder, 不行 (bu xing), ne plus poursuivre son cours, ainsi que 結 (jie), se nouer.
Il décrit ainsi une situation dans laquelle quelque chose est maintenu présent par le Cœur, où le Shen trouve vers quoi revenir, tandis que le Qi s'attarde et ne poursuit plus son cours.
Les deux premières propositions peuvent évoquer des opérations nécessaires à la réflexion. Mais le texte les fait suivre d'une rétention du Qi, puis de son entrave.
Le lien est bien exprimé par 故 (gu), « c'est pourquoi ». En revanche, la phrase ne précise pas à quel moment ni dans quelles conditions le maintien associé à la réflexion conduit à cette rétention.
Ce passage ne décrit pas directement une blessure de Yi, pas davantage qu'il ne nomme la Rate. Mais son vocabulaire fait écho à celui que nous avons rencontré dans le Benshen.
Nous retrouvons le maintien, l'arrêt du mouvement, puis le fait que le Qi se noue.
Ce rapprochement ne nous permet pas de conclure que Si serait la cause de chou-you, ni que les différentes expressions décriraient un même mécanisme.
Il nous oblige plutôt à examiner la manière dont ces textes abordent des activités que nous séparons volontiers aujourd'hui en pensée, affect et fonctionnement corporel.
Chou-you peut nous sembler appartenir au domaine émotionnel, tandis que Si nous paraît plus proche d'une activité de réflexion. Pourtant, le premier est associé à une obstruction du Qi et peut, lorsqu'il ne se dénoue pas dans le passage consacré à la Rate, blesser Yi. Le second apparaît comme une opération de la pensée, mais peut aussi être associé à une blessure de la Rate ou à une situation dans laquelle le Qi se noue.
Ces différences nous invitent à la prudence. Nos catégories habituelles ne recouvrent pas nécessairement les distinctions que les textes cherchent à établir.
Revenir à Ying, demeure de Yi
Nous pouvons maintenant revenir à notre phrase initiale :
脾藏營,營舍意。
Pi cang Ying, Ying she Yi.
« La Rate conserve Ying ; Ying est la demeure de Yi. »
La Rate nous est apparue dans sa position centrale, dans son intervention régulière au cours des quatre saisons et dans l'entretien des autres zang auquel elle participe.
Nous avons rapproché cette activité de sa physiologie propre, notamment de 運化 (yun hua), le transport et la transformation, sans prétendre que le texte du Suwen établisse directement cette relation.
Le Benshen nous a ensuite montré Yi au sein d'une succession d'opérations où le maintien n'exclut pas le changement.
Puis nous avons rencontré différentes entraves : le Qi qui se ferme et ne poursuit plus son cours, chou-you qui ne se dénoue pas, Yi qui est blessé, le trouble décrit par men-luan et les manifestations corporelles qui l'accompagnent.
Enfin, l'étude de Si nous a conduits à retrouver les notions de maintien, d'arrêt et d'entrave du Qi, mais dans des constructions textuelles différentes.
Aucun de ces passages ne dit que Ying est lui-même blessé, ni que Yi quitte sa demeure. Nous ne pouvons pas davantage identifier Ying à la transformation ou au mouvement.
En revanche, ils nous invitent à ne pas comprendre trop rapidement la demeure comme un simple contenant immobile.
La demeure n'est peut-être pas seulement un lieu où quelque chose est déposé, mais un lieu où les conditions nécessaires pour demeurer sont entretenues.
C'est ici que les deux verbes du Benshen retrouvent toute leur importance : 藏 (cang), conserver, et 舍 (she), loger.
La Rate conserve Ying ; Ying loge Yi.
Si la conservation implique une certaine continuité, cette continuité ne signifie pas nécessairement l'immobilité. Et si demeurer suppose une forme de maintien, cela n'exclut ni les transformations, ni les échanges, ni le changement.
La place de Ying dans le Benshen prend alors une signification particulière. Il n'apparaît pas isolément, mais aux côtés du Sang, des vaisseaux, du Qi et de l'Essence. Chacun de ces termes occupe une place fondamentale dans la physiologie du zang qui le conserve et offre demeure à Hun, Shen, Po ou Zhi.
Ce parallélisme nous conduit à envisager que Ying puisse, lui aussi, exprimer quelque chose d'essentiel à la physiologie propre de la Rate.
Or cette physiologie présente une particularité : la Rate exerce une activité centrale, participe aux transformations et contribue à l'entretien des quatre autres zang. Nous pouvons alors nous demander si Ying ne doit pas être compris à partir de cette double dimension : ce qui appartient en propre à la Rate et ce qui, par son activité, participe au maintien des relations avec les autres zang.
Ying pourrait ainsi exprimer quelque chose de cette capacité à entretenir les conditions nécessaires aux transformations, à la transmission et aux échanges, sans être lui-même réductible à l'une de ces opérations.
Cette hypothèse ne découle pas directement d'une définition de Ying donnée par les textes. Elle naît du rapprochement entre sa place dans l'énumération du Benshen et la manière dont le Suwen décrit l'activité centrale de la Rate.
Elle reste donc ouverte à la discussion, à l'approfondissement et à la remise en question.
Mais elle nous permet d'avancer dans notre interrogation initiale. Ying ne serait pas seulement à envisager comme une substance « nutritive », ni comme un espace où Yi serait simplement déposé. Il pourrait être abordé à travers les conditions physiologiques que la Rate entretient et qui rendent possible cette demeure.
Nous ne prétendons pas avoir défini Ying. Nous avons cependant commencé à dégager ce qui pourrait le caractériser, en considérant à la fois la physiologie de la Rate, ses relations avec les autres zang et la place singulière que le Benshen accorde à Ying auprès de Yi.
Notes
[1] Les zang et les fu
Dans la médecine chinoise, les zang (臟) désignent cinq grands ensembles organiques et fonctionnels : Foie, Cœur, Rate, Poumon et Rein. Ils sont distingués des fu (腑), généralement traduits par « entrailles », auxquels appartiennent notamment l'Estomac, les Intestins et la Vésicule biliaire. Ces dénominations renvoient à des organes, mais leurs fonctions et leurs relations ne se superposent pas exactement aux définitions anatomiques et physiologiques de la médecine allopathique.
[2] L'expression 在志為… (zai zhi wei…)
La formule 在志為… (zai zhi wei…) appartient ici à une série de correspondances du Suwen. Le terme 志 (zhi) y renvoie à un registre de dispositions affectives ou mentales. Il ne doit pas être automatiquement assimilé au Zhi de la succession Yi–Zhi–Si du Benshen. La traduction « dans le registre des zhi » cherche à préserver cette distinction.





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