Du nœud à la rupture du nœud : figures de bing 病 (maladie, disease) dans la transformation du mouvement.
- enacolombi
- 14 avr.
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Dernière mise à jour : 15 avr.

病 : le moment où le déséquilibre devient manifeste.
(Le terme 病 (bìng) ne désigne pas seulement une atteinte. Il indique le moment où un déséquilibre du Qi devient perceptible, où il prend forme dans le corps et dans l’expérience.
La clef 疒 renvoie à un état d’affaiblissement, de déséquilibre.
Le caractère 丙 évoque ce qui apparaît, ce qui se manifeste à la lumière.
La maladie n’est donc pas l’origine du trouble, mais le moment où celui-ci devient visible, sensible, reconnaissable.)
痹Bi : une première figure du 病 bing.
Parmi les formes que peut prendre le 病, les Classiques décrivent le 痹 bi.
Le caractère 痹 associe 疒 (maladie) à 畀.Dans ce contexte, il suggère un mouvement qui ne circule plus librement, comme retenu dans son déploiement.
Dans le Huangdi Neijing Suwen, chapitre 痹论, on lit :
风寒湿三气杂至,合而为痹也。
"Lorsque le vent, le froid et l’humidité arrivent de manière mêlée, sans ordre, ils convergent sans justesse et prennent forme en 痹."
(note : Le passage classique mentionne le vent, le froid et l’humidité. Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive des facteurs mais de la description d’une configuration particulière du Bi, liée aux influences externes. D’autres formes existent, notamment des Bi de chaleur, qui relèvent d’une autre dynamique).
Le trouble ne provient pas seulement de leur présence mais de leur coexistence inadéquate, de la configuration qu’ils produisent.
Un autre passage précise :
痹在于骨则重,在于脉则不仁,在于筋则屈不伸,在于肉则不仁,在于皮则寒。
"Lorsque le Bi atteint les os, il se manifeste par une sensation de lourdeur. Lorsqu’il atteint les vaisseaux, apparaît le 不仁. Lorsqu’il touche les tendons, le mouvement se plie sans pouvoir s’étendre. Lorsqu’il atteint la chair, on retrouve encore 不仁. Enfin, lorsqu’il concerne la peau, il se manifeste par une sensation de froid".
不仁 bu ren : plus qu’un simple engourdissement
Le texte emploie ici 不仁, et non les termes plus spécifiques comme 麻 ou 木, qui désignent l’engourdissement au sens plus local ou plus sensoriel.
C’est important.
Le caractère 仁 ren est bien celui de la tradition confucéenne, souvent traduit par humanité ou bienveillance. Mais dans le contexte médical, il indique moins une vertu morale qu’une capacité à sentir et à répondre, une qualité de relation.
Ainsi, 不仁 ne signifie pas seulement une perte de sensation. Il désigne une altération plus profonde : le corps ne perçoit plus et ne répond plus de manière juste.
Ce qui se trouble alors, ce n’est pas seulement la sensation mais la relation vivante entre ce qui circule dans le corps et ce qui le touche.
麻 ma: l’engourdissement local
En chinois, on dispose pourtant d’un terme plus spécifique pour l’engourdissement : 麻 (má).
麻 renvoie à :
fourmillements
sensation de membre endormi
engourdissement localisé
Là où 麻 décrit d’abord une sensation locale,不仁 indique une atteinte plus globale de la capacité de sentir et de répondre.
Autrement dit :
麻 ma, touche la sensation
不仁 bu ren touche la relation
Cette différence est précieuse, car elle montre que, dans le 痹 bi, le trouble ne se réduit pas à une simple perte de conduction ou à une zone anesthésiée. Il engage déjà une altération plus large du lien entre le corps, le Qi et le monde.
Le mouvement empêché.
Dans le 痹, le mouvement n’est pas aboli. Il est entravé, limité dans son amplitude.
Le geste reste possible, mais il ne s’accomplit plus pleinement.
Le membre se plie sans pouvoir s’étendre. La circulation persiste, mais elle ne se fait plus librement. Le passage est ralenti, parfois dévié, parfois retenu.
Cliniquement, cela peut se manifester par :
douleurs articulaires
raideur
limitation du mouvement
sensation de blocage
lourdeur
perte de sensibilité
凝 ning: de l’entrave à la condensation
Lorsque la stagnation persiste, ce qui ne circule plus ne reste pas seulement ralenti. Cela peut se condenser.
C’est ici qu’il faut introduire 凝 (níng).
Le caractère 凝 signifie :
se condenser
se figer
coaguler
se concentrer
devenir dense
Dans les textes médicaux, 凝 prend souvent une valeur pathologique :
血凝 xue ning : le sang se fige
气凝 qi ning : le Qi se fige
脉凝 mai ning : la circulation ralentit et se densifie
On le retrouve dans l’idée :
血凝而不流, "le sang se fige et ne circule plus".
Ici, 凝 ne signifie pas arrêt absolu mais perte de fluidité par condensation.
Ce qui était encore mouvement entravé commence à se fixer dans la matière.
Apparaissent alors :
nodules
zones dures
masses
épaississements tissulaires
Le trouble n’est plus seulement celui du geste ou du trajet : Il devient forme inscrite dans le corps.
Le seuil
À ce stade, le nœud n’est plus seulement une tension passagère. Il devient une forme corporelle.
Le passage n’est plus simplement difficile, il se transforme.
On peut alors observer dans le 痹 une double possibilité :
une entrave réversible du mouvement
ou une fixation progressive dans la matière.
厥 jue: une autre forme du 病 bing.
Mais toutes les maladies ne se développent pas selon cette logique de tension, d’entrave et de condensation.
À côté des atteintes où le mouvement se trouve limité ou fixé, les Classiques décrivent une autre forme du déséquilibre : 厥 jue.
Ici, il ne s’agit plus d’un passage local ou d’un nœud qui persiste mais d’un trouble de l’organisation du mouvement dans son ensemble.
Le caractère 厥 associe :
厂 : une rupture de niveau, une pente abrupte
欠 : le souffle, le manque
Il évoque un mouvement qui perd son appui, qui ne s’ancre plus et ne se distribue plus correctement.
Un passage clé précise :
手足逆冷,名曰厥。
"Lorsque les mains et les pieds deviennent froids à contre-courant du mouvement normal, cet état est appelé 厥 jue".
Ici, le froid n’est pas le problème en soi. Ce qui est en jeu, c’est le 逆 : une orientation du mouvement qui ne correspond plus à son ordre.
Un autre passage ajoute :
阳气衰于下,则为寒厥;阴气衰于下,则为热厥。
Lorsque le Yang décline dans le bas, apparaît un Jue de nature froide. Lorsque le Yin décline dans le bas, apparaît un Jue de nature chaude.
Le froid et la chaleur ne définissent donc pas le trouble. Ils en qualifient la forme.
Ce qui est atteint, c’est la relation entre :
le haut et le bas
le centre et la périphérie
l’ancrage et la distribution
Le corps ne fonctionne plus comme un axe.
Conclusion
Le 病 ne suit pas une progression unique. Il prend forme selon différentes modalités du déséquilibre du Qi.
Dans le 痹, le mouvement est entravé, limité, parfois condensé jusqu’à se fixer dans la matière. Le texte l’exprime à travers des termes très précis :
不仁 : perte de la capacité à sentir et répondre
麻 : engourdissement plus local
凝 : condensation, figement, coagulation du mouvement
Dans le 厥, il ne s’agit plus principalement d’entrave locale ou de fixation mais d’une désorganisation de l’ensemble du mouvement.
Dans les deux cas, le mouvement persiste encore, mais il ne remplit plus sa fonction de relation, de déploiement et d’accord.
Ouverture
Lorsque le mouvement ne s’articule plus selon un axe, ce n’est plus seulement la circulation qui est en cause mais la manière dont le corps se tient.
Cela ouvre à la question de l’axe vertical —celui qui relie le bas, le centre et le haut : le Rein 肾 (Shèn) et le Zhi 志, la Rate 脾 (Pí) et le Yi 意, le Cœur 心 (Xīn) et le Shen 神 (Shén).
Nous les envisageons alors non plus comme des entités séparées
mais comme des pôles qui organisent, soutiennent et orientent le mouvement.


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