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Sixième partie : Le nœud 结 jie: torsion du rythme et point de bascule du vivant, Foie et Poumon.


Le seuil : là où le rythme se rompt

On est au bord, comme sur une crête, où le normal et le pathologique se situent presque sur la même frontière.

Où le rythme se rompt-il ? Comment le mouvement se déforme-t-il sans s’arrêter ?

La réponse naturelle est : dans le nœud.


Le nœud 结 (jie) n’est pas seulement un blocage. Il est un point de torsion du rythme, un lieu où le normal et le pathologique deviennent presque indiscernables.

Une ligne fine, une frontière vivante où le mouvement peut encore se réajuster ou basculer.


结 (jie) entre en résonance avec 节 (jie), qui désigne le rythme, l’articulation, la jointure, la saison.

Ce rapprochement n’est pas une coïncidence.

Les deux caractères désignent un lieu où quelque chose se joue : un seuil, une articulation entre continuité et rupture.

结 (jie) porte la clef de la soie 糸.

Le fil suggère un déploiement continu, une tension juste nécessaire à la cohérence du tissu. Le fil peut se nouer sans s’emmêler.

Le nœud suppose donc une tension maintenue, un point de fixation.

节 (jie) porte la clef du bambou 竹.

Le nœud du bambou n’est pas un accident, il structure une croissance naturelle.

Il marque un rythme interne du vivant.

Ainsi : deux formes du nœud, deux rapports au mouvement.

Mais leur orientation diffère par leur registre :

relève du rythme du vivant, il suit l’ordre des saisons, le cadence et ajuste le temps et l’espace.

apparaît lorsque ce mouvement se condense et prend forme dans un endroit particulier.

n’est pas opposé à . Ils n’appartiennent pas au même niveau.

donne le rythme.

en marque certains lieux d’inscription, ou plutôt des zones de passage fragiles et potentiellement puissantes.

Du point de vue médical, ces lieux sont des carrefours où se croisent intérieur et extérieur, espace et temps et se situent souvent :

  • aux articulations

  • aux insertions

  • aux zones de jonction

Le Ling Shu précise :« 节之交,气之所行,神气之所游行出入也 »

"Ce sont des lieux d’articulation où circulent les souffles, où le Qi et le Shen cheminent, entrent et sortent".

Ce ne sont pas des lieux définis par la matière seule mais des zones de passage.

Lorsque le souffle y circule librement, ils sont des relais du mouvement.

Lorsque la circulation se trouble, ils deviennent des lieux de stagnation.

Alors le nœud peut devenir lieu de :

  • condensation

  • ralentissement

  • fixation

Le passage se rétrécit, la circulation se déforme, le mouvement perd sa fluidité.

Autrement dit :

结 jie n’est pas en lui-même pathologique.

La maladie n’apparaît pas comme une rupture brutale mais comme une perte de circulation.

Le nœud devient pathologique lorsqu’en un lieu et à un moment précis, le passage ne peut plus se réarticuler.


Le Foie : maintenir la possibilité du mouvement.


Si le nœud est un lieu où le mouvement se trouble, alors se pose une autre question :

qu’est-ce qui, dans le vivant, permet encore au mouvement de se faire ?

Le Foie gan n’est pas seulement lié au Hun 魂. Il est ce qui rend possible la continuité du mouvement.

Sa fonction, 疏泄 (shu xie), est souvent traduite par “faire circuler”, mais cela reste insuffisant.

  • 疏 (shu), c’est ouvrir, délier, laisser passer.

  • 泄 (xie), c’est déverser, libérer, permettre l’écoulement.

Le Foie n’impose pas un mouvement. Il empêche qu’il ne se fige.


La fonction 疏泄 du Foie et le mouvement 往来 du Hun se répondent. L’un soutient l’autre, et leur justesse engage autant la pensée que le corps.

Dans le mouvement du Hun 魂, cela devient essentiel.

Car 往来 (wang lai), l’aller et le retour, n’est pas un simple déplacement.

C’est une capacité à :

  • se projeter sans se perdre

  • revenir sans se contracter

  • maintenir une continuité dans le mouvement

Lorsque 疏泄 shuxie est juste, le mouvement se fait sans effort.

Il n’y a ni tension excessive, ni dispersion.

Le Hun peut :

  • s’élever

  • s’ouvrir

  • imaginer

  • créer

et revenir.

Mais lorsque cette fonction se trouble, le mouvement du Hun se déforme.

Le mouvement peut devenir excessivement ascendant :

  • les idées jaillissent sans ancrage

  • la pensée se disperse

  • l’élan ne trouve plus de retour

Le 往来 se rompt.

Ou au contraire, il peut se retenir :

  • la projection ne se fait plus

  • l’élan s’éteint

  • le mouvement reste en suspens

Dans les deux cas, il n’y a pas absence de mouvement.

Il y a perte de régulation.

Le nœud peut alors apparaître.

Non pas comme un blocage brutal, mais comme une déformation du mouvement :

  • ce qui devait circuler se tend

  • ce qui devait revenir ne revient plus

  • ce qui devait s’articuler se désarticule

Le Foie est donc impliqué non pas parce qu’il crée le nœud, mais parce qu’il ne parvient plus à empêcher sa formation.

On pourrait dire : le nœud apparaît là où le 疏泄 ne se fait plus.


Le Poumon : maintenir la justesse du passage


Si le Foie permet au mouvement de se déployer, le Poumon permet au mouvement de se situer.

Il ne crée pas le mouvement, il lui permet de circuler dans les bonnes directions, il en règle la limite.

Sa fonction est plus particulièrement celle de :

  • 宣发 (xuan fa) diffuser

  • 肃降 (su jiang) faire descendre

宣发 (xuan fa) — diffuser, déployer

宣 (xuan)

Le caractère est très parlant :

  • en haut : 宀 → le toit, l’espace intérieur

  • en dessous : une forme qui évoque ce qui se déploie, se rend visible

Ainsi, , c’est :

  • rendre manifeste

  • faire sortir de l’intérieur vers l’extérieur

  • exposer, diffuser

Dans certains usages anciens, c’est aussi annoncer publiquement, rendre visible ce qui était contenu.

发 (發) (fa)

Dans sa forme ancienne :

  • idée de mise en mouvement, de départ : tendre un arc et lâcher la flèche

  • déclenchement, émission

Il y a donc idée de :

  • envoyer

  • mettre en circulation

  • faire partir

Xuan fa (宣发) n’est donc pas juste “diffuser”.

C’est faire sortir ce qui est à l’intérieur et le mettre en circulation vers l’extérieur.

Ainsi, dans une lecture physiologique, le Poumon :

  • ouvre vers la surface

  • diffuse le Qi, les liquides, la présence

et permet au corps d’entrer en contact avec le monde et à l’intérieur de se manifester.

肃降 (su jiang) — recueillir, faire descendre

肃 (su)

Dans ses formes anciennes, on a l’idée de mettre en ordre, de rendre sobre.

Dans les textes, cela évoque une retenue, une mise en ordre qui évite la dispersion.

降 (jiang)

Donne l’idée de descendre, faire descendre, amener vers le bas.

Avec la clef(colline), on a le mouvement de haut vers le bas, suivant une pente naturelle.

Ensemble : 肃降 (su jiang), ce n’est pas juste “faire descendre”, mais :

recueillir, ordonner, puis faire redescendre de manière juste.

Dans une lecture physiologique, le Poumon ne fait pas que diffuser : il ramène, régule, fait redescendre, empêche la dispersion et l’expansion excessive.

L’un et l’autre ensemble :

宣发

肃降

ouvrir

recueillir

diffuser

faire redescendre

manifester

ordonner

aller vers l’extérieur

revenir vers l’intérieur

Ce n’est pas une opposition, mais un rythme :

  • ouverture → retour

  • expression → régulation


Lien avec 出入 (chu ru)

Si, comme précédemment, nous lions 出入 (chu ru) à 宣发 / 肃降, il devient plus clair que le Poumon ne se contente pas de faire entrer et sortir : il règle comment cela sort et comment cela revient.

出入 (sortir et entrer), lié au Po, indique le franchissement d’une frontière ;宣发 / 肃降 en expriment la qualité.

Quand cela se trouble

Si 宣发 est perturbé, la capacité à ouvrir ou à diffuser devient excessive.

Si 肃降 est perturbé, il y a difficulté à redescendre, à intégrer.

Ainsi :

  • soit tout reste en surface

  • soit tout se disperse

  • soit rien ne redescend

Si la régulation de ces mouvements est troublée, le Po et son mouvement 出入 s’en trouvent aussi déréglés :

le Po perd sa qualité d’accueillir, de ressentir, de recevoir, de laisser passer et de relâcher.

Rappelons que le mouvement du Po 魄 est celui de 出入 (chu ru) et suppose :

  • une frontière vivante

  • une capacité d’échange

  • une juste alternance entre intérieur et extérieur

Lorsque cette fonction est juste :

  • l’entrée et la sortie s’équilibrent

  • le dedans et le dehors communiquent

  • la forme reste ouverte

Si la fonction se trouble, le mouvement de 出入 se déforme.

Alors il peut se fermer :

  • ce qui devrait entrer ne pénètre plus

  • le contact avec l’extérieur se restreint

  • la limite devient rigide

Le 出入 se contracte.

Ou au contraire, il peut se relâcher excessivement :

  • ce qui entre ne se régule plus

  • ce qui sort ne se contient plus

  • la frontière devient floue

Le 出入 se dissout.

Dans les deux cas, il n’y a pas absence de mouvement. Il y a perte de régulation.

Le nœud peut alors apparaître.

Non pas comme un blocage brutal, mais comme une déformation du passage :

  • ce qui devait entrer ne trouve plus son lieu

  • ce qui devait sortir ne se libère plus

  • ce qui devait s’articuler entre dedans et dehors ne se fait plus

Le mouvement persiste, mais il ne relie plus.

Le nœud peut alors apparaître non plus comme tension du déploiement, mais comme rigidité du passage.


Conclusion.


Il existe un équilibre fragile entre ce qui s’élance et ce qui retient. Non pas un rapport d’opposition, mais une relation de nécessité.

Ce qui retient n’empêche pas : il donne forme. Ce qui s’élance ne fuit pas : il ouvre le mouvement.

Comme la chaîne et la trame, l’une tend, l’autre traverse, et de leur tension naît le tissu.

Lorsque cette tension est juste, le mouvement se déploie et s’inscrit. Lorsqu’elle se perd, le fil se distend, se noue, ou se rompt.

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