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志 (Zhì) : la direction silencieuse du vivant

6 sept.
8 min de lecture


志 (Zhì)

Parmi les cinq Shén, ou modalités de l’esprit, trois comportent dans leur graphie une clef relevant du domaine du « divin ». Deux autres — 志 (Zhì) et 意 (Yì), associés respectivement au Rein et à la Rate — semblent apporter à l’édifice quelque chose de différent, et peut-être d’autant plus essentiel que Rein et Rate constituent un ancrage et un centrage fondamentaux.

Cela pourrait signifier que Zhì et Yì, habituellement traduits par « volonté » et « intention », ne viennent pas simplement « ajouter du psychisme » à une organisation physiologique. Ils participeraient plutôt à ce qui donne à l’ensemble sa tenue, sa direction, son ancrage, son enracinement et sa continuité.

Cette réflexion prolonge assez naturellement notre travail sur 厥 (jué), où nous avions rencontré la perte de l’axe, et sur 痹 (bì), où se posait la question d’un mouvement qui ne parvient pas à son accomplissement.

Abordons cela, comme nous l’avons fait précédemment, par le caractère et ce qu’il peut nous apprendre.

Le caractère 志 (Zhì)

Dans le 《說文解字》 (Shuōwén Jiězì), nous trouvons :

志,意也。(zhì, yì yě)« Zhì, c’est Yì. »

Cette définition, dans son extrême concision, place déjà 志 (Zhì) et 意 (Yì) dans une très grande proximité.

Une autre formule ancienne nous dit :

心之所之謂之志。(xīn zhī suǒ zhī wèi zhī zhì)« Ce vers quoi le Cœur se dirige est appelé Zhì. »

Le mouvement décrit semble précéder toute détermination explicite. Le Cœur ne décide pas encore : il s’oriente.

Ce qui m’intéresse particulièrement dans cette phrase est que Zhì apparaît alors comme une direction profonde, ressentie avant même de devenir pleinement manifeste dans 神 (Shén), comme si le Cœur orientait avant que Shén manifeste.

Tout ce qui nous oriente n’est donc pas nécessairement déjà conscient ni manifesté. Il y aurait plutôt une orientation ressentie, une tendance profonde, une polarisation.

Ainsi, Zhì ne serait pas d’abord la « volonté » telle qu’il est habituellement traduit — terme qui ouvre immédiatement un champ lexical très occidental : effort mental, volonté psychologique, affirmation du moi. Il nous conduirait plutôt vers l’idée d’une orientation profonde et persistante.


Que nous dit la graphie ?

La forme actuelle de 志 présente 心 (xīn) dans sa partie inférieure. Dans l’analyse traditionnelle du Shuōwén, cependant, le caractère est expliqué comme procédant du Cœur, avec 之 (zhī) pour indication phonétique. Cette précision est importante : elle nous évite de faire de la forme graphique moderne une étymologie à elle seule.

Elle n’enlève rien, en revanche, à l’intérêt de la formule :

心之所之謂之志

où 之 (zhī) retrouve justement son sens verbal : "aller vers" , « se diriger vers ».

Le Cœur est donc bien au centre de la définition, mais comme lieu à partir duquel quelque chose s’oriente.

Le 《廣韻》 (Guǎngyùn) nous dit :

志,意慕也。(zhì, yì mù yě)

Le terme 慕 (mù) mérite que l’on s’y arrête. Il signifie aspirer vers, être attiré, tendre vers, mais également s’attacher à ou suivre avec constance. Le sens n’est donc pas nécessairement sentimental : il peut porter l’idée d’un mouvement d’attachement orienté, d’une inclination persistante.

Dans sa graphie, 慕 (mù) comporte 心 (xīn), le Cœur, sous 莫 (mò). Dans les formes anciennes, 莫 montre le soleil au milieu des herbes, dans un mouvement où il disparaît peu à peu : quelque chose s’éloigne et devient moins saisissable.

Il faut évidemment rester prudent : il ne s’agit pas de faire de cette graphie une définition de 慕. Elle ouvre cependant une résonance intéressante avec son sens d’aspiration vers ce qui n’est pas encore atteint.

Comment comprendre alors :

志,意慕也。

Supposons que 慕 (mù) apporte le mouvement, 意 (Yì) donnerait le champ de l’intention, tandis que 慕 introduirait cette tension « vers ».

La phrase pourrait alors se laisser entendre ainsi :

« La volonté est une intention en mouvement vers."

Cette traduction reste bien sûr une proposition. Mais elle permet de comprendre combien le mot "volonté" devient insuffisant.

Dans son acception moderne, la volonté suppose une décision, une maîtrise, une affirmation.

Or Zhì ne paraît pas encore relever du choix explicite ni d’une volonté déjà décidée. Il serait plutôt une orientation intérieure qui attire vers avant même de prendre une forme pleinement consciente.


Pourquoi Zhì est-il lié au Rein ?

Pourquoi cette orientation est-elle associée au Rein 腎 (Shèn) ?

Le Rein ancre, maintient, soutient dans la durée, garde les réserves et porte la continuité. Il est associé au 精 (Jīng) et à ce qui permet de maintenir dans le temps ce qui ne saurait dépendre du seul instant.

Ainsi, Zhì ne serait pas un désir momentané, mais une continuité profonde de l’orientation, suffisamment enracinée pour se maintenir dans le temps.

C’est précisément ici qu’un bref retour vers 膽 (Dan), la Vésicule Biliaire, devient intéressant.


Bref retour sur 膽 (Dǎn), la Vésicule Biliaire

Avec 志 (Zhì), nous sommes encore dans une orientation intérieure, une tenue dans le temps, quelque chose de peu visible.

Avec 膽 (Dan), quelque chose change : l’orientation commence à entrer dans l’acte.

Cela rejoint notre travail précédent sur la décision, la rectitude, l’accomplissement du mouvement et la notion de passage.

Zhì semble maintenir une direction, tandis que Dan permettrait que cette direction devienne opérante.

Dans les Classiques, la Vésicule Biliaire est liée à la décision, à la capacité de trancher, à la justesse du passage à l’acte. Ces notions sont souvent psychologisées à travers le courage, le tempérament ou la « forte personnalité ».

Or Dan pourrait intervenir plus précisément au moment où le mouvement doit se déterminer afin qu’une possibilité prenne forme.

Ainsi, Zhì relèverait encore d’un espace profond et peu manifesté, tandis que Dan introduirait déjà engagement et manifestation orientée.

Autrement dit : Zhì donnerait la direction fondamentale, Dan permettrait l’entrée dans l’effectif.

Cela fait écho au caractère 痹 (bì), dont la partie 畀 (bì) renvoie à l’idée de transmission ou de passage vers un terme.

Ainsi, lorsque Zhì peut demeurer silencieux, Dan engage déjà dans le monde.

Et si 膽 (Dan) ose l’orientation dans l’acte, cela ne relève nullement d’un héroïsme psychologique, mais peut-être simplement de la nécessité de ne pas rester indéterminé.


Le Rein, Zhì et la « peur »

Pourquoi le Rein 腎 (Shèn) est-il lié à la peur ?

La « peur » du Rein n’est peut-être pas, dans son expression première, une émotion.

La réponse classique est :

腎主恐(shèn zhǔ kǒng)« Le Rein gouverne la peur. »

Mais cette formulation devient pauvre si elle transforme immédiatement une modalité complexe en émotion psychologique isolée.

Revenons au Rein. Il ancre, soutient dans la durée, garde les réserves et porte la continuité.

Et précisément parce qu’il soutient profondément, il peut aussi vaciller profondément.

La peur ne serait peut-être pas une émotion "ajoutée" au Rein, mais la possibilité même d’une fragilité au cœur de l’ancrage.


Que signifie alors exactement 腎主恐 ?

主 (zhǔ) signifie gouverner, présider, avoir la maîtrise de. Dire que le Rein « gouverne » 恐 (kong) pourrait indiquer que la peur engage profondément son domaine et peut révéler quelque chose de son état, notamment une fragilité de sa capacité d’ancrage.

Quant à 恐 (kong), « peur, effroi, crainte », la prudence s’impose. Le terme « peur » appartient aujourd’hui à un champ psychologique très déterminé. Il ne faudrait donc pas lui faire recouvrir immédiatement tout ce que pouvait porter le terme ancien.

Ce qui nous intéresse ici est la possibilité d’un ébranlement profond, d’une perte de tenue, d’une menace sur la stabilité.

Il faudrait approfondir séparément l’histoire graphique de 恐 (kong) avant d’en tirer davantage. Mais, dans la perspective qui nous occupe, la question demeure : que se passe-t-il lorsque ce qui assure l’ancrage et la continuité est lui-même atteint ?


Un écho clinique

Nous rencontrons parfois chez des personnes profondément fragilisées des angoisses diffuses, une insécurité fondamentale, une sensation de ne plus avoir d’appui, une difficulté à « se tenir » intérieurement.

Il n’y a pas nécessairement une « peur d’objet ».

La peur pourrait alors être la modalité affective prise par une fragilisation de l’ancrage.

Il ne s’agit évidemment pas d’établir une équivalence entre toute angoisse et le Rein, mais d’interroger ce que cette correspondance classique peut nous apprendre lorsqu’on cesse de la réduire à « Rein = peur ».


志 (Zhì), 厥 (jué) et la perte d’axe

Tout cela rejoint notre travail sur 厥 (jué), où le mouvement ne s’organise plus correctement et où le haut et le bas se désaccordent.

Comme si la base ne pouvait plus pleinement jouer son rôle d’appui.

Et c’est précisément ce que le Rein soutient normalement.

Là encore, il ne s’agit pas de dire que Zhì serait "l’axe", mais de constater qu’une orientation ne peut se maintenir sans une certaine stabilité de ce qui la porte.


Retour à 魂 (Hún) et 魄 (Pò)

Après Dan, revenons à 魂 (Hún) et 魄 (Pò) dans le contexte du Rein et de Zhì.

Nous avions vu que 魂 (Hún) marque davantage le mouvement, l’ouverture et le déploiement, tandis que 魄 (Pò) porte davantage vers l’inscription corporelle, la densification et le repliement.

Ces mouvements, dont les orientations diffèrent, ne sont pourtant pas indépendants l’un de l’autre. Tous deux supposent un fond, un ancrage, une réserve.

Et le Rein semble précisément porter cela.

Comme si, dans la profondeur, quelque chose permettait à ces mouvements de se déployer dans des directions différentes sans que se perde pour autant l’orientation qui les sous-tend.

C’est peut-être ici que 志 (Zhì) retrouve sa place : non comme ce qui commanderait Hún et Pò ou chercherait à résoudre leur différence, mais comme ce qui maintient une direction au sein même de leurs mouvements.

La racine apparaît alors fondamentale pour l’équilibre de Hún et Pò. Zhì, plus enfoui, pourrait constituer cette profondeur silencieuse qui les soutient, car il n’appartient pas, comme Hún et Pò, au visible immédiat ni au manifesté clair.

Une architecture se dessine

Nous voyons alors progressivement apparaître une architecture :

志 (Zhì), une profondeur qui oriente ;魂 (Hún), le déploiement ;魄 (Pò), l’inscription corporelle ;膽 (Dǎn), la détermination opérante ;神 (Shén), la qualité de manifestation.

Il ne s’agit pas de proposer ici un système achevé. C’est au contraire une hypothèse de travail, née des relations que nous avons rencontrées au fil de l’étude des caractères et des textes.

Elle permet cependant de poser autrement certaines questions que les traductions habituelles ont tendance à refermer trop rapidement.

Si Zhì est simplement « la volonté », pourquoi le situer dans la profondeur du Rein ? Si Dǎn est simplement « le courage », pourquoi l’associer à la décision et au passage à l’acte ? Si la peur n’est qu’une émotion, pourquoi « appartient-elle » précisément au Rein ?

Les caractères ne donnent pas à eux seuls les réponses. Mais ils peuvent rouvrir les questions.


Une angoisse difficile à saisir

Nous comprenons peut-être mieux, dans cette perspective, pourquoi certaines personnes présentent une angoisse sourde, diffuse, sans objet précis.

Pourquoi cette angoisse est-elle si difficile à saisir ?

Parce qu’elle ne vient pas forcément d’une représentation, d’une pensée formulée ou d’un événement identifiable.

Elle semble précéder la mise en mots.

Elle appartiendrait davantage à une fragilité du fond qu’à une élaboration consciente.

Et c’est peut-être ici que notre réflexion sur Zhì atteint sa limite et appelle une autre question.


Ouverture vers 意 (Yì)

Si 志 (Zhì) oriente profondément, alors 意 (Yì) — associé à la Rate — pourrait être ce qui rassemble, formule, organise et donne cohérence.

Mais cette proposition demande évidemment à être vérifiée.

Il faudra donc reprendre Yì comme nous l’avons fait pour Zhì : revenir au caractère, aux dictionnaires anciens, aux textes et aux relations dans lesquelles il apparaît, avant de décider trop rapidement qu’il signifie « intention », « pensée » ou « intellect ».

C’est là que se poursuivra ce travail.

Car ces recherches autour des caractères chinois ne cherchent pas à remplacer une traduction par une autre. Elles cherchent plutôt à retrouver, derrière des équivalences devenues familières, les relations, les mouvements et les questions que les mots anciens pouvaient encore laisser ouverts.

C’est aussi la démarche que je poursuis dans ces textes : partir du caractère, revenir aux sources lorsque cela est possible, confronter les traductions, puis avancer des hypothèses — en les laissant telles quelles lorsqu’elles ne peuvent être davantage établies.


Il ne s’agit donc pas de proposer une nouvelle doctrine des « cinq Shén », mais de chercher ce que ces notions peuvent encore nous apprendre lorsque nous acceptons de suspendre les équivalences trop rapides et de revenir aux relations, aux usages et aux textes qui les ont construites.




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