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Deuxième travail sur les caractères chinois en relation avec notre réflexion sur les maladies


Nous avions envisagé, après l’analyse de Dan,(膽 / 胆) la Vésicule Biliaire, d’aborder l’instance psychique Hun,(魂), liée au Foie. Mais ce passage direct ne serait pas structurellement juste.


Introduire Hun(魂) reviendrait à parler d’une instance psychique liée à un organe, sans avoir encore posé le principe dont elle dépend : le Shen (神). Ce serait comme parler des branches sans avoir montré le tronc.


Notre méthodologie doit donc se modifier en abordant l’idéogramme Shen (神).

Dan (膽 / 胆) se prêtait bien à l’expansion des radicaux : caractère incarné, fonctionnel, relativement localisable, même lorsqu’il devient symbolique (décision, courage). On passait de la physiologie au comportement, puis à l’attitude psychique, sans vertige.

Shen(神), en revanche, est un idéogramme structurant de la vision du monde chinois ancien. Certains caractères — Dao (道), Qi (氣), Shen (神), Ming (命)— possèdent une telle densité qu’ils ne peuvent être traités par simple addition de radicaux. Dès qu’on les ouvre, on a l’impression d’entrer dans un paysage.

Autrement dit, Shen se constatera plus qu’il ne se définira. Nous allons donc tenter de le cerner sans l’enfermer.


Structure du caractère Shen

Le caractère  est composé de deux clefs.

La première est 示 (shi), classée radical 113 chez Wieger. Sous sa forme pleine, elle renvoie à : montrer, révéler, manifester, faire apparaître, indiquer un signe.

Dans les formes archaïques, elle représente un autel ou une table d’offrandes, lieu où descendent les influences célestes.

Il ne s’agit pas d’un radical religieux au sens occidental, mais d’un lieu de manifestation : ce par quoi ce qui n’est pas immédiatement perceptible devient lisible par ses effets.


Le Shuowen Jiezi (說文解字) précise :« 示 (shi), ce par quoi les esprits montrent leurs signes». Le mot clé est montrer, indiquer, non croire ou imaginer.


La logique est profondément médicale : on ne croit pas au vent interne, on constate tremblements, vertiges, mouvements anarchiques. Le vent est une lecture du manifesté, non une croyance. Le réel dépasse ce que l’œil voit, mais devient connaissable par ses signes.

Si l’on approche encore davantage le sens de shi  (示)on pourrait dire : « ça se montre », sans préciser à qui.

Le réel devient lisible non parce que quelqu’un le décode, mais parce qu’il prend forme. Nous sommes dans une ontologie du processus, non dans une théorie de la perception.


La seconde clef : 申 (shen)

La seconde clef se prononce également shen.

Dans le Shuowen (說文解字),  signifie : étendre, déployer.

Le caractère est directement relié à , s’étirer, allonger, déployer le corps.

Wieger y voit un graphisme évoquant quelque chose qui sort de ses limites, une extension. La racine est dynamique : tension, dépassement, déploiement.

Le caractère évoque moins une structure cosmique qu’un mouvement d’extension : quelque chose traverse un espace délimité, le dépasse et se déploie.

Nous avons donc :

  •  : ce qui fait signe

  •  : ce qui se déploie


Ces deux clefs ne s’additionnent pas : elles résonnent.On pourrait dire que shi donne une orientation, et shen un mouvement.


Shen comme présence agissante

Lorsque les classiques, comme le Su Wen素問, parlent du Shen(神), ils le font avec une simplicité déroutante. Pourquoi? Parce que Shen se constate plus qu’il ne se définit.


De la tension entre shi 示 et shen  émerge une présence agissante, une manifestation opérante :Shen(神).

Shen(神) n’est pas le sacré en soi; il est ce par quoi le réel peut apparaître comme sacré.

Le sacré, dans la pensée chinoise, n’est pas séparé du monde : il se reconnaît dans certaines qualités de présence, lorsque la vie se manifeste avec une intensité irréductible.

Dire qu’un patient « a du Shen » ne signifie pas qu’il est spirituel, mais que la vie circule avec clarté, que quelque chose rayonne, que la présence est entière.

Dans la médecine chinoise, on ne « voit » jamais le Shen(神) comme un objet. On reconnaît :

  • la vivacité du regard

  • la cohérence de la parole

  • la présence

  • la qualité de la relation

  • la capacité de réponse

  • la clarté

Autrement dit : on ne perçoit pas le Shen(神), on perçoit ce par quoi il opère.

Le Shen(神) ne se donne jamais comme un objet à définir; il se reconnaît dans les processus par lesquels la vie se manifeste et s’ordonne, sans jamais se laisser enfermer dans une détermination fixe.

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