Comprendre le Shen, deuxième partie.
- enacolombi
- 7 janv.
- 4 min de lecture

Autour de la notion de zhèng 正 : le « juste »
La fin de notre précédent post laissait ouverte une question essentielle : que signifie réellement la notion de “juste”, zhèng 正, en Médecine Traditionnelle Chinoise ?
Avant d’introduire ce que la MTC nomme les maladies du Shen, il nous a semblé nécessaire de revenir sur ce point fondamental.
Nous avions en effet évoqué le Shen comme une qualité de présence, une clarté intérieure, et non comme un simple équivalent de l’« esprit » au sens psychologique moderne. Pourtant, en parlant d’un Shen équilibré, les textes — et nos propres mots — faisaient souvent appel à l’idée que le cœur trouve le juste dans chaque situation, ou que l’organisme respire juste.
D’où une interrogation légitime :ce “juste”, zhèng 正, doit-il être compris comme un code de conduite, une morale, une norme à suivre ?
Or, pour comprendre ce que la MTC appelle une maladie du Shen, il est sans doute indispensable de saisir d’abord ce qui fait qu’un Shen n’est pas malade.
À ce titre, la notion de zhèng 正 apparaît comme un point d’appui précieux : elle semble désigner un état d’équilibre intérieur, une cohérence vivante, à partir de laquelle le Shen peut rester clair, stable et accordé.
C’est en croisant les regards de deux auteurs — Claude Larre et Li Xin — que nous proposons d’aborder cette notion.
Tous deux parlent du juste, mais à partir de registres différents : chez Larre, le zhèng s’inscrit dans une réflexion profonde sur le mouvement du cœur et la relation de l’être humain au monde; chez Li Xin, il prend une forme plus clinique et incarnée, liée à la physiologie, à la circulation du Qi et à la stabilité des structures internes.
Nous verrons ainsi comment une même notion, abordée depuis deux points de vue complémentaires, peut enrichir notre compréhension de l’équilibre du Shen — et, en creux, de ses déséquilibres.
Dans un premier temps, nous reviendrons sur ce que signifie le juste (zhèng 正) chez Claude Larre, chez Li Xin et dans les textes classiques.
Dans un second temps, nous explorerons la relation étroite que les Classiques établissent entre cette notion de zhèng 正 et la Vésicule Biliaire (Dǎn 胆), organe de la décision et de la rectitude, afin de mieux comprendre son rôle dans l’équilibre — ou le déséquilibre — du Shen.
Zhèng : « cosmique » chez Claude Larre, « concret » chez Li Xin.
Claude Larre, dans Les mouvements du cœur, rappelle :« Le Cœur est l’organe de la justesse : il règle la mesure de notre présence au monde. »
Le mot chinois pour « juste » est 正 (zhèng) : droit, aligné, ajusté, conforme à la voie. Chez Larre, cette notion n’est pas à comprendre comme une norme externe ou un jugement moral, mais comme une résonance vivante avec le mouvement du monde.
Lorsqu’il affirme que le juste n’est pas moral mais cosmique, le terme « cosmique » ne renvoie pas à l’astronomie, mais au cosmos comme ordre vivant, comme rythme du réel.
Ainsi, lorsque le juste est dit cosmique, cela signifie qu’il n’est pas défini par le sujet, mais par la relation vivante entre le cœur du sujet et ce qui vient à lui.
Le registre de Larre est ici fondamentalement ontologique et relationnel.
Le juste est alors un accord à une situation, une adéquation à un moment, une réponse ajustée à ce qui se présente, en conformité avec notre nature propre.
Quand le juste habite le Shen :
le souffle est clair, ni dispersé ni bloqué ;
la perception n’est ni brouillée ni agitée ;
le rapport au réel est souple, ouvert, réceptif.
Le cœur (Xin 心) ne fabrique donc pas le juste :il répond à un mouvement tel qu’il se manifeste dans une situation donnée.
Chez Li Xin, l’approche est plus clinique et opératoire. Il ne parle pas davantage de moralité, mais, à la différence de Larre, lorsqu’il évoque zhèng, il ne développe pas une ontologie : il décrit des conditions physiologiques concrètes.
Pour Li Xin, le juste — ou un Shen juste — apparaît lorsque le Qi circule librement.
Ici, le juste est ce qui permet au Qi Ji 气机, le « mécanisme du Qi », de s’ajuster naturellement : monter, descendre, ouvrir, fermer.
Le juste, chez lui, est ce moment où tout respire dans son axe.
De ce fait, la question : « qui décide de ce qui est juste ? » n’a, en réalité, aucun sens. Personne ne décide : ni un maître, ni une morale, ni un thérapeute, ni une doctrine.
Le Neijing le formule ainsi :
「心者,君主之官也,神明出焉。」Le Cœur est l’Empereur ; c’est de lui que naît la clarté du Shen.
La justesse ne vient donc pas de l’extérieur : elle naît de la clarté du cœur, qui reconnaît spontanément l’ajustement.
À bien y regarder, les deux penseurs convergent : le juste apparaît lorsque trois plans sont en cohérence :
La structure— le corps peut soutenir les mouvements de la vie ;
Le Qi Ji respire librement— ni bloqué, ni inversé, ni affaissé ;
Le Shen est stable et lumineux— ni agité, ni brumeux, ni figé.
Lorsque ces trois plans s’alignent, le juste émerge comme une évidence. Pas besoin d’analyse. Pas besoin de théorie.
Claude Larre dirait :« Le Cœur est alors accordé au monde comme une corde bien tendue. »
Li Xin dirait :« Le Qi Ji suit le mouvement naturel ; la vie circule sans distorsion. »

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